Premier chapitre du roman "La victoire des instants savoureux".

 

LA PHOTO

 

David est depuis toujours hanté par cette photo. Il y figure seul. Il est en train de marcher la tête basse dans la cour de la maison familiale qui était à l’époque recouverte de cailloux blancs. Il est âgé de quatre ou cinq ans. Il n’est habillé que d’un tee-shirt et d’un short, profitant d’un été chaud et ensoleillé si l’on en croit l’ombre collée à ses petits souliers d’enfant. Visiblement, il boude. Ce qui mine David depuis cette fameuse journée d’été, c’est de ne pas se souvenir de l’évènement qui a déclenché ce chagrin. Il a de tout temps pris plaisir à en énumérer les raisons possibles. Durant son enfance, il imaginait qu’on venait de le priver de dessert ou de lui refuser le droit de jouer aux heures des repas, ou encore de lui interdire de grimper à mains nues sur le toit de la maison. À l’adolescence, il disait à qui voulait l’entendre qu’il venait de connaître un énième chagrin d’amour. Quand il est devenu un homme, du moins quand il a eu l’âge d’en être un aux yeux des autres, il s’est demandé si tout n’avait pas commencé ce jour-là...

David n’est jamais arrivé à faire autre chose que de rêver à longueur de journée en classe, de la maternelle au collège. Il n’a pas éprouvé d’émotions amoureuses comme tous les adolescents. Il a vu le monde des adultes faute d’y vivre, tout en redoutant d’y sombrer tôt ou tard. Il a eu d’innombrables traversées du désert où l’on ne croise que des « non-vies », à défaut d’oasis ou de mirages. Il a enfin espéré trouver la route du bonheur, pour son grand malheur.

David est persuadé que tout est parti de cette photo, du moins de ce jour-là. La cour a depuis perdu un à un ses cailloux blancs. Ceux qui lui permettaient de tracer des routes pour jouer aux billes. Ceux qui, avec la complicité d’une terre fine, exaspéraient sa mère à cause de la poussière que les parties de football engendraient inévitablement. Ceux qui enfin ont écorché ses coudes et ses genoux.

 

Ce cliché en noir et blanc a interdit toute vie multicolore à David. Peu de soleils jaunes, de nuits blanches et de peaux douces et roses collées tout contre la sienne. David admet cependant que même si cette photo a été prise à un instant précis de son enfance pour qu’aujourd’hui encore il ne puisse la regarder sans avoir de frissons, c’était déraisonnable et même grotesque d’en faire une telle obsession.

David va s’efforcer de ne plus regarder ce cliché qui n’est finalement qu’un moment de vie et arrêter de s’écouter, pour enfin s’entendre... 

 

 

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